L’interdisciplinarité ne va pas de soi

L’interdisciplinarité serait le remède à bon nombre de maux pédagogiques. C’est une idée ancienne, que l’on retrouve dans la réforme du collège proposée actuellement. Et pourtant peu sont d’accord sur quoi mettre derrière cette interdisciplinarité.

Si on s’attaque au sujet, on trouve en fait trois réalités différentes derrière l’interaction de plusieurs disciplines entre elles : la pluridisciplinarité qui réside dans l’association de « disciplines qui concourent à une réalisation commune, mais sans que chaque discipline ait à modifier sa propre vision des choses et ses propres méthodes ». L’interdisciplinarité « a pour but d’élaborer un formalisme suffisamment général et précis pour permettre d’exprimer dans ce langage unique les concepts, les préoccupations, les contributions d’un nombre plus ou moins grand de disciplines ». La transdisciplinarité est « ce qui est au-delà de toute discipline et ce qui traverse toutes les disciplines possibles ». Ces définitions, empruntées par B. Claverie (2009) a divers travaux, montrent bien d’emblée combien la tâche de faire travailler différentes disciplines entre elle peut se révéler ardue : il souligne d’ailleurs que, avant même de s’intéresser à la transdisciplinarité, la pluri- et l’interdisciplinarité ne vont pas de soi et nécessitent «un effort de pensée, un souhait de dépassement de la routine».

L’explication en est simple : nous sommes programmés (génétiquement) au niveau de notre cerveau pour classer, pour réaliser des catégories cognitives et ce, dès le plus jeune âge : c’est ce que nous apprenne les neurosciences.

Si des disciplines se sont formées au cours du temps, cette tendance naturelle à segmenter, à catégoriser n’y est pas étrangère. Faut-il alors renoncer à entrer dans des démarches pluri-, inter- voire transdisciplinaire ? Bien sûr que non. Encore faut-il le faire pour de bonnes raisons…

Et ne pas considérer comme prérequis qu’interdisciplinarité rime forcément avec bi- voire plurivalence. Car comme G. Rhumelard et B. Desbiaux-Salviat le soulignait il y a plus de 15 ans (dans un contexte qui n’était pourtant pas encore celui de la crise économique) la question de savoir si au collège les disciplines doivent venir d’emblée constituées et enseignées par des enseignants différents n’est pas dénuée d’intérêts financiers et administratifs. De plus, ce n’est pas parce qu’un enseignant enseignent plusieurs disciplines qu’il fait nécessairement entrer ces élèves dans des démarches interdisciplinaires même dans le cadre d’une démarche de projet.

Un autre problème soulevé par la mise en place des démarches interdisciplinaires est le déséquilibre souvent observé entre les disciplines que l’on fait se rencontrer. Ainsi grande est la tentation, pour ceux qui n’en sont pas des experts ou tout du moins qui ne les ont pas interroger plus avant, de transformer certaines disciplines en discipline-outil, de service. Il est ainsi facile pour un professeur de S.V.T ou de Physique-Chimie d’utiliser les mathématiques comme outil : fait-il alors pour autant se rencontrer ces disciplines et adopte-t-il une démarche interdisciplinaire ? Non.

L’exemple de l’EIST au collège montre aussi combien il est facile de tenter d’imposer un mode de

pensée (la démarche scientifique) à une discipline pour laquelle cela ne fait pas sens (la technologie).

Il apparait donc que faire se rencontrer les disciplines impose comme préalable le respect des disciplines : à défaut on risquerait de voir se constituer dans la tête de nos élèves une hiérarchie entre elles (les outils et les autres).

Aller vers plus d’interdisciplinarité est intéressant,  pour faire sens, pour que l’élève élabore une vision du monde cohérente (transdisciplinaire). Faut-il pour cela remettre en cause les disciplines et les sacrifier au profit de dispositifs qui les évinceraient? Avec G. Rhumelard et B. Desbiaux-Salviat (2000), on peut penser qu’une première étape serait de construire divers types de regards avec leur logique, leur cohérence, leur organisation autrement dit des disciplines et que par la suite seulement il est possible de tirer des fils transversaux. On peut aussi, et c’était ce que proposait le Conseil Supérieur des Programmes, tenter de construire cette interdisciplinarité, en introduisant des objets d’études communs à plusieurs disciplines permettant à l’élève de construire une représentation du monde intégrant ces liens. Idée malheureusement abandonnée pour l’instant.

L’interdisciplinarité ne va donc pas de soi mais elle mérite mieux que des logiques technocratiques.

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